10.04.2026
7 min de lecture

« 86 % des CIO planifient le rapatriement Cloud », voilà le titre qui défraye la chronique dans les médias technologiques depuis des mois. Ce chiffre, tiré d’une enquête Barclays, est techniquement exact – mais stratégiquement trompeur. Gartner prévoit pour 2025 une croissance de 21,5 % des dépenses de Cloud public, pour atteindre 723 milliards de dollars US. Selon l’IDC, seuls 8 à 9 % des entreprises prévoient un véritable « Full-Repatriation ». La véritable tendance n’est pas au repli, mais à une allocation plus précise entre Cloud, Hybride et On-Premises. Les CIO qui ne l’entendent pas mènent le mauvais combat.

L’essentiel en bref

  • Le chiffre souvent cité de 86 % par Barclays se réfère aux DSI (Directeurs des Systèmes d’Information) qui rapatrient « certains » workloads, et non aux entreprises qui sortent complètement du cloud. Cette différence est stratégiquement déterminante.
  • Gartner prévoit pour 2025 un budget cloud public de 723,4 milliards de dollars US, en hausse de 21,5 % par rapport à 2024. L’IaaS (Infrastructure as a Service) affiche la croissance la plus forte avec 24,8 %, ce qui contredit toute thèse de rapatriement à l’échelle macroéconomique.
  • IDC indique que seuls 8 à 9 % des entreprises prévoient un rapatriement complet de leurs workloads. La grande majorité s’oriente vers une redistribution sélective entre le cloud et les solutions On-Premises.
  • La prévision de Gartner estimant à 90 % l’adoption du mode hybride d’ici 2027 marque le véritable changement architectural : on passe du « Cloud First » à une « décision basée sur les workloads ». Le rapatriement est un symptôme, pas une tendance.
  • Les moteurs de ces rapatriements sélectifs sont les workloads d’IA nécessitant de nombreuses ressources GPU, les problèmes liés à la gravité des données (Data Gravity) et les exigences de conformité, et non une déception générale à l’égard du cloud public.

Le chiffre des 86 % et ce qu’il signifie réellement

Si ce gros titre est fort sur le plan rhétorique, il pèche par manque d’analyse. Dans le cadre de son enquête menée auprès des directeurs informatiques (CIO) au quatrième trimestre 2024, Barclays a interrogé les entreprises sur leur intention de rapatrier des charges de travail du Cloud public vers des environnements de Cloud privé ou On-Premises. 86 % ont répondu par l’affirmative, soit le taux le plus élevé jamais enregistré par Barclays. Depuis, ce chiffre a été cité dans des centaines d’articles comme preuve d’un « désengagement du Cloud ».

Ce que ce chiffre ne révèle pas, c’est le nombre de charges de travail concernées par entreprise. Une organisation qui rapatrie une seule charge de travail – par exemple une base de données soumise à des exigences de conformité particulièrement strictes – répondra « oui » à la question. Celle qui en déplace 10 % de son portefeuille répondra également par l’affirmative. Il en va de même pour celle qui décide de se retirer totalement. Pourtant, ces trois groupes figurent dans la même catégorie de l’enquête, alors que leurs décisions stratégiques sont fondamentalement différentes. Ainsi, le chiffre des 86 % mesure un mouvement, mais n’indique pas la direction prise.

Qui creuse un peu plus découvre un chiffre contradictoire bien plus important. L’enquête d’IDC sur les charges de travail serveur et stockage indique que seuls 8 à 9 % des entreprises prévoient un rapatriement complet de leurs charges de travail. Les 77 à 78 % restants des réponses « oui » de l’enquête Barclays correspondent donc à une redistribution sélective, et non à une sortie du Cloud. Pour les directeurs informatiques qui fonderaient leurs décisions d’architecture sur ces gros titres médiatiques, il s’agit là d’une erreur d’interprétation qui pourrait coûter cher.

Ce que Gartner oppose à cela : 21,5 % de croissance en 2025

La réfutation la plus impressionnante du narratif de rapatriement provient des prévisions actuelles de Gartner concernant les dépenses de cloud public pour 2025. Selon Gartner, le marché mondial total passe de 595,7 milliards de dollars américains à 723,4 milliards de dollars américains, soit une hausse de 21,5 %. Si 86 % des DSI rapatriaient effectivement des charges de travail à grande échelle, une telle croissance serait mathématiquement impossible. Soit l’histoire du rapatriement est fausse, soit les chiffres de Gartner sont faux – les deux ne peuvent être vrais simultanément.

La répartition par segments est intéressante. Infrastructure as a Service (IaaS) croît le plus rapidement avec 24,8 %, suivi de Platform as a Service (PaaS) avec 21,6 %, tandis que Software as a Service (SaaS) atteint 19,2 %. C’est précisément la couche IaaS, qui devrait être la plus touchée par le rapatriement, qui affiche la plus forte croissance. Sid Nag, Vice President Analyst chez Gartner, résume d’après The Stack que les cas d’usage du cloud continuent de s’étendre, avec une focalisation croissante sur les environnements distribués, hybrides, cloud-native et multicloud, portée par l’accélération de l’IA. La paraphrase est juste : les dépenses cloud ne diminuent pas, elles se déplacent.

86 %
Les DSI prévoient le rapatriement de certaines charges de travail (Barclays Q4 2024)
8-9 %
prévoient un retour complet (IDC Workloads Survey)
+21,5 %
Croissance des dépenses de cloud public en 2025 (Gartner)

Sources : Barclays CIO Survey Q4 2024, IDC Server and Storage Workloads Survey, Gartner Cloud Forecast novembre 2024

Les trois chiffres ne se contredisent pas s’ils sont correctement contextualisés. 86 % des DSI déplacent des charges de travail, mais de manière sélective, et non totale. 8 à 9 % prévoient une sortie massive – une minorité pertinente, mais une minorité néanmoins. Le marché croît de 21,5 %, car de nouvelles charges de travail apparaissent plus vite que les anciennes ne sont rapatriées. Le titre « Cloud Repatriation » décrit un mouvement réel, mais il exagère son importance.

La véritable tendance : l’hybride comme architecture, non comme repli

Définition

Cloud Repatriation désigne le retour d’une charge de travail précédemment migrée vers le Cloud public vers un environnement de Cloud privé ou On-Premises. Ce terme est souvent confondu avec la Hybrid Reallocation, où une charge de travail n’est pas retirée mais répartie consciemment dès le départ entre plusieurs cibles de déploiement. Le rapatriement est une correction, la réallocation est une stratégie.

Plus important encore que ce chiffre de 86 %, c’est la prévision des 90 %. Selon Gartner, d’ici 2027, environ 90 % de toutes les organisations adopteront des stratégies Multi-Cloud et hybrides. Pour 40 % des grandes entreprises, ces architectures hybrides supporteront des charges de travail critiques d’ici la fin 2026, soit une hausse de 8 % par rapport aux années précédentes. Il s’agit là du véritable changement architectural : s’éloigner de la doctrine Cloud-First, où chaque nouvelle charge de travail migrait automatiquement vers le Cloud public, pour privilégier une décision basée sur la charge de travail elle-même.

L’hybride en tant qu’architecture diffère fondamentalement du rapatriement perçu comme une correction. Le rapatriement sous-entend qu’une décision antérieure était erronée et qu’il faut l’annuler. L’hybride sous-entend qu’il n’aurait jamais dû y avoir de décision forfaitaire, mais plutôt une évaluation spécifique pour chaque charge de travail. Les DSI qui refondent leur stratégie Cloud pour 2026 doivent choisir : veulent-ils corriger le passé et présenter cela publiquement comme une courbe d’apprentissage, ou bâtir prospectivement une architecture différenciée axée sur l’évaluation des charges de travail ?

La seconde option est stratégiquement la plus solide. Elle démontre, en interne comme à l’externe, que l’organisation fonde ses décisions d’infrastructure sur des données factuelles et non sur des effets de mode. Elle permet de continuer à utiliser le Cloud public pour certaines charges de travail, sans subir la critique simpliste selon laquelle « le Cloud vous a dupés ». Elle est également plus réaliste face à l’évolution du marché global, qui affiche une croissance de 21,5 % et pointe clairement dans la direction inverse.

Trois charges de travail pour lesquelles la répatriation est judicieuse

Pour que l’argument reste équilibré : il existe des charges de travail pour lesquelles un rapatriement est techniquement et financièrement pertinent. Le mouvement de répatriation n’est pas né par hasard. Trois catégories dominent les cas concrets observés en 2025 et 2026.

La première concerne l’entraînement et l’inférence d’IA à forte intensité GPU. Qui entraîne continuellement des modèles ou traite de gros volumes d’inférence s’expose rapidement à des factures mensuelles à six chiffres dans les clouds publics – les heures GPU constituent la catégorie de prix la plus onéreuse sur AWS, Azure et GCP. Pour ces charges de travail, le matériel en propre ou la colocation se rentabilise souvent dès six à neuf mois d’amortissement. BizTech Magazine a documenté en août 2025 des cas de l’industrie pharmaceutique où des entreprises ont délibérément migré leurs clusters d’entraînement LLM (Large Language Models) du cloud public vers leurs propres fermes GPU dans des centres de données en colocation.

La deuxième catégorie englobe les charges de travail à fort volume de données et coûts de sortie (egress). Qui déplace des téraoctets par jour hors du cloud – par exemple pour le traitement vidéo, l’export de sauvegardes ou les pipelines ML (Machine Learning) avec connexion on-premise – paie les frais de sortie trois fois : une fois lors de la génération des données, une fois lors du stockage, et une fois lors du transfert. Le Data Act de l’UE a durci les règles du jeu pour les frais de sortie à compter du 12 janvier 2027, mais pour les contrats existants, la réalité des coûts demeure inchangée jusqu’à cette date. La répatriation de ces charges de travail est souvent moins une affaire de conviction que de mathématiques.

La troisième catégorie est la réglementation. Données de santé en Suisse, certaines données financières sous DORA (Digital Operational Resilience Act), données administratives publiques hautement sensibles soumises aux exigences de souveraineté de l’UE – pour ces charges de travail, des directives architecturales s’appliquent que le cloud public peine, voire ne parvient pas, à satisfaire. La répatriation n’est ici pas une question de coûts, mais une décision de conformité. Les 8 à 9 pour cent de cas de répatriation complète issus de l’enquête IDC (International Data Corporation) proviennent de manière disproportionnée de ces secteurs réglementés.

Trois workloads pour lesquels le rapatriement coûte cher

L’autre face de la médaille présente également des tendances marquées. Pour trois catégories de workloads, le rapatriement n’entraîne pas d’économies, mais au contraire des coûts supplémentaires. Les DSI doivent donc les identifier avant d’envisager un retrait global.

Type de Workload Rapatriement pertinent Rapatriement coûteux
Entraînement et inférence IA Oui (forte intensité GPU)
Applications Web à pics de charge Oui (avantage de l’auto-scaling)
Pipelines Egress intensives en données Oui (coûts d’egress)
Livraison SaaS globale Oui (portée multi-région)
Données sensibles à la réglementation Oui (exigence de souveraineté)
Traitement d’événements serverless Oui (avantage du paiement à l’invocation)

Sources : Prévisions Cloud Gartner 2024, Rapatriement Cloud Puppet 2025, Analyse Cloud Public Kubermatic

Les applications Web caractérisées par des pics d’activité irréguliers constituent le cas d’école où le cloud public déploie tous ses atouts. Quiconque doit bâtir une infrastructure propre pour gérer le trafic de pointe paie 24 heures sur 24 pour une capacité dont il n’a pas besoin pendant 20 heures. Si la facture cloud peut s’avérer plus élevée à pleine charge, le coût total de possession (TCO) pour des charges fluctuantes est presque toujours moins favorable en mode on-premises. La même logique s’applique au traitement d’événements serverless : les modèles de paiement à l’invocation sont structurellement plus économiques pour les workloads sporadiques que le matériel dédié.

La distribution SaaS mondiale représente le second scénario. Les entreprises qui desservent des utilisateurs dans plusieurs régions et proposent des services sensibles à la latence nécessitent une infrastructure multi-régions. Le cloud public offre cette portée pour une fraction du coût que représenterait une infrastructure globale propriétaire. Le rapatriement des workloads SaaS mondiaux n’est pas seulement onéreux, il engendre également des difficultés opérationnelles en matière de reprise après sinistre (Disaster Recovery) et de basculement (Failover).

La question des pairs : ce que le DSI devrait répondre au DAF

Les directeurs financiers (DAF) ont lu les gros titres sur le rapatriement et demandent désormais, dans de nombreuses entreprises, quelle est « notre stratégie ». La réponse n’est ni un chiffre ni un oui ou un non. La meilleure réponse est une contre-question : de quelles charges de travail parlons-nous ? Sur quelle base de données les évaluons-nous ? Celui qui se laisse entraîner par l’engouement pour le rapatriement vend une économie qui ne se produit pas dans 90 cas sur 100. Celui qui propose au contraire une évaluation basée sur les charges de travail vend de la compétence.

Concrètement, cela signifie trois choses pour les échanges avec la direction. Premièrement : l’organisation a besoin d’un inventaire des charges de travail avec un état actuel des coûts et des performances. Sans cette base, toute discussion sur le rapatriement est spéculative. Deuxièmement : l’organisation a besoin d’une grille de décision qui évalue les charges de travail selon six à huit dimensions critiques – conformité, volume de données, exigences de latence, modèles de scalabilité, intensité de l’IA, risque fournisseur. Troisièmement : l’organisation a besoin d’une attente claire quant à ce que le rapatriement peut réalistement apporter. 20 % d’économies sur 30 % des charges de travail sont un bon résultat – pas une révolution, mais une amélioration mesurable.

Conclusion

Le rapatriement Cloud n’est pas un mythe, mais ce n’est pas non plus une tendance généralisée. La couverture médiatique confond souvent des déplacements ponctuels de charges de travail avec un changement architectural fondamental. La véritable tendance est l’hybride en tant que stratégie – non pas comme la correction d’une mauvaise décision Cloud, mais comme une évaluation plus nuancée pour chaque charge de travail. Les DSI qui comprennent cela pourront bâtir en 2026 une stratégie Cloud viable tant en interne qu’en externe. Ceux qui poursuivent le narratif du rapatriement vendent une histoire simplifiée – et risquent que la prochaine vague architecturale se passe sans eux.

La bonne nouvelle pour les discussions entre pairs : les données sont sans équivoque si elles sont correctement analysées. 21,5 % de croissance du Cloud, 90 % de prévisions hybrides, 8 à 9 % de rapatriement total. On peut en tirer une position claire qui résiste à la pression du directeur financier et donne une orientation en interne. Celui qui, dans les prochains mois, sera interrogé sur la nécessité de « revenir en arrière », disposera désormais d’une réponse plus pertinente qu’un simple oui ou non.

Questions fréquentes

Le chiffre de 86 % de Barclays est-il erroné ?

Non, le chiffre est correctement mesuré. Ce qui est faux, c’est son interprétation par la couverture médiatique. L’enquête demande si les DSI souhaitent rapatrier des charges de travail du cloud public, sans distinguer s’il s’agit d’une charge unique ou d’un portefeuille complet. Un DSI qui rapatrie une base de données tout en conservant 40 autres charges dans le cloud répondra par l’affirmative. L’agrégation de ces réponses produit donc un chiffre qui paraît bien plus dramatique qu’il ne l’est en réalité.

Quelle est l’ampleur de l’effet des charges de travail IA sur les chiffres du rapatriement ?

Les charges de travail liées à l’intelligence artificielle constituent le principal facteur individuel des cas de rapatriement documentés pour 2025 et 2026. Les heures GPU dans les clouds publics représentent la catégorie de calcul la plus coûteuse ; avec un entraînement continu ou des volumes d’inférence élevés, le matériel propre s’amortit souvent en moins d’un an. Celui qui retire les charges de travail IA de sa stratégie cloud observera nettement moins de cas de rapatriement dans les segments restants.

Qu’est-ce que le règlement européen sur les données (EU Data Act) change pour le calcul cloud ?

L’EU Data Act interdit, à partir du 12 janvier 2027, les frais de sortie forfaitaires chez les fournisseurs de cloud. Seuls les coûts directs prouvés pour la migration des données seront alors autorisés. Cela réduit considérablement l’un des moteurs classiques du rapatriement, car les coûts de changement deviennent plus transparents et souvent plus faibles. Pour les DSI, cela signifie : qui souhaite rapatrier maintenant à cause des frais de sortie devrait au moins intégrer ce report à 2027 dans ses calculs.

Quel rôle jouent les clouds souverains dans le débat ?

Les clouds souverains constituent une troisième option entre le cloud public et les solutions on-premises. Ils offrent l’économie du cloud avec une sécurité réglementaire. Pour les entreprises européennes dans des secteurs sensibles, ils sont souvent une meilleure réponse qu’un rapatriement total – à condition que le fournisseur de cloud souverain remplisse réellement les exigences spécifiques et non seulement sous forme de promesse marketing. La discussion au sein de la CISPE sur le « sovereignty washing » montre qu’il faut ici faire preuve de prudence.

Combien de temps prend une évaluation sérieuse des charges de travail pour décider d’un rapatriement ?

Pour une entreprise de taille moyenne comptant 100 à 300 charges de travail, un délai de six à huit semaines est réaliste. L’inventaire lui-même est réalisable en deux à trois semaines si une plateforme de gestion SaaS ou une CMDB à jour existe. L’évaluation de chaque charge de travail selon la conformité, les coûts, les performances et l’adéquation architecturale prend la majeure partie du temps. Sans aide externe, le projet prend souvent plus de temps, car les capacités au sein de l’organisation informatique sont limitées.

Que disent les hyperscalers eux-mêmes sur la question du rapatriement ?

AWS, Azure et Google Cloud ont tous signalé une croissance à deux chiffres dans leurs rapports trimestriels 2025, ce qui serait incompatible avec une tendance massive au rapatriement. Parallèlement, les trois ont étendu leurs offres hybrides, notamment via AWS Outposts, Azure Arc et Google Distributed Cloud. Le message sous-jacent est stratégique : les hyperscalers reconnaissent que toutes les charges de travail n’ont pas leur place dans le cloud public. Ils construisent une infrastructure qui couvre les scénarios hybrides. C’est cet aspect du mouvement qui apparaît rarement dans les gros titres sur le rapatriement.

Source de l’image : générée par IA (Juni 2026), certificat C2PA intégré

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