16.02.2026

L’essentiel

  • Des manufactures horlogères indépendantes telles qu’Urwerk, MB&F et Ressence connaissent une croissance contre la tendance sectorielle et démontrent comment l’innovation produit radicale fonctionne sur des marchés conservateurs.
  • Leur recette du succès : une croissance pilotée par la communauté, une communication directe via les canaux numériques et une différenciation constante plutôt qu’une amélioration incrémentale.
  • MB&F fonctionne comme un réseau créatif de spécialistes indépendants – un modèle organisationnel qui rappelle celui des équipes distribuées dans le développement logiciel.
  • Ressence allie l’ingénierie mécanique de pointe à une identité visuelle numérique, touchant ainsi la corde sensible des acheteurs passionnés de technologie venus de la Silicon Valley.
  • Les principes de ces marques indépendantes – identité forte, courage de s’écarter des normes et vision à long terme – constituent une feuille de route transposable à toute industrie pour opérer une disruption.

Le marché mondial de l’horlogerie traverse une phase de consolidation. Les exportations de l’industrie horlogère suisse sont en baisse, tandis que les grandes marques appartenant aux conglomérats LVMH, Richemont et Swatch Group peinent face à une demande en recul. Pourtant, en marge des maisons établies, un segment semble échapper aux cycles classiques du marché : les manufactures horlogères indépendantes, dites « Independents ». Leurs noms – Urwerk, MB&F, Ressence – ne sonnent pas comme une évocation de la tradition genevoise, et c’est précisément le but recherché.

Ce qui rend ces marques particulièrement intéressantes pour les cadres dirigeants IT et les responsables numériques va bien au-delà de la fascination pour les montres mécaniques. Ce sont des études de cas concrètes d’innovation produit radicale, de croissance pilotée par la communauté et d’utilisation stratégique des canaux numériques sur l’un des marchés les plus conservateurs au monde.

L’engouement suscité par ces petites manufactures pendant la pandémie ne s’est pas atténué après l’éclatement de la « bulle horlogère », mais s’est même renforcé. Les collectionneurs et les investisseurs se détournent progressivement des grandes marques, désormais perçues comme des symboles de statut interchangeables. À la place, ils recherchent l’authenticité et le radicalisme artisanal. Ce qui se joue ici peut être lu comme une feuille de route pour la disruption dans des secteurs traditionnels.

 

Pourquoi les « Independents » ne sont pas de simples marques de niche

Le terme « Independent » nécessite une explication. Après tout, des entreprises familiales majeures comme Patek Philippe ou Chopard sont également indépendantes sur le plan de la structure actionnariale. La différence ne réside pas dans la forme juridique, mais dans l’état d’esprit. Les « Independents » rompent radicalement avec les conventions esthétiques et techniques. Leurs fondateurs apparaissent en tant que personnalités, non pas comme des ambassadeurs de marque derrière des façades polies. La communication est directe – via les réseaux sociaux, lors de rencontres personnelles, grâce à une transparence inhabituelle dans l’industrie du luxe.

Pour les décideurs issus du secteur technologique, ce modèle devrait paraître familier : il évoque la dynamique des communautés open source ou le succès des marques « direct-to-consumer » qui contournent la distribution traditionnelle. Le mécanisme est identique – la confiance naît de la proximité, la fidélité découle de l’implication, la croissance repose sur un enthousiasme sincère plutôt que sur des budgets marketing.

 

Urwerk : la science-fiction comme principe de design

Felix Baumgartner et Martin Frei sont considérés comme l’avant-garde de l’horlogerie indépendante. Lorsqu’ils se sont lancés à leur compte il y a près de trente ans, on les a jugés fous. Leur première montre, l’UR-101, s’inspirait du Millennium Falcon de Star Wars – un boîtier évoquant un vaisseau spatial, dépourvu d’aiguilles classiques, où l’affichage des heures sautait en arc de cercle au-dessus des graduations des minutes. L’idée centrale du concept était tirée d’une pendule de table de la Renaissance, autrefois réalisée pour un pape.

Baumgartner apporte le savoir-faire horloger hérité d’une famille d’horlogers, Frei, lui, la pensée design d’un graphiste. Cette équipe fondatrice complémentaire – technique et design placés sur un pied d’égalité – s’est révélée décisive. « Au départ, il s’agissait surtout de gagner la confiance », raconte Frei. Dans les années 1990, les collectionneurs ne faisaient confiance qu’aux maisons reconnues. Les horlogers les plus talentueux étaient liés contractuellement aux grandes marques en tant que fournisseurs.

Ce qu’Urwerk a imposé, c’est une persévérance associée à une communication directe sans faille. Les réseaux sociaux et la vente directe ont permis de construire une communauté de fans inaccessible via le canal traditionnel des joailliers. Aujourd’hui, figurent parmi leurs clients la légende du basket Michael Jordan et l’acteur Robert Downey Jr. Depuis l’été 2025, Wempe, le plus grand joaillier de luxe allemand, distribue la marque – signe que Urwerk a réussi le passage de la niche au commerce spécialisé haut de gamme.

La récente collaboration avec le fabricant d’horlogerie suisse Ulysse Nardin, fondé il y a 179 ans – la version limitée Ur-Freak, vendue 115 660 euros – illustre comment les « Independents » agissent désormais sur un pied d’égalité avec les manufactures établies. Sur cette montre, les satellites rotatifs d’Urwerk croisent l’architecture sans couronne de la Freak d’Ulysse Nardin. Les six premiers exemplaires destinés au marché allemand se sont envolés immédiatement.

 

MB&F : la manufacture comme réseau créatif

Maximilian Büsser a choisi une voie différente. À la fin des années 1990, alors que Harry Winston souhaitait soutenir des horlogers indépendants via une série spéciale, Büsser en était le chef de projet – et passa du rôle d’accompagnateur à celui de fondateur. MB&F, lancée en 2005, signifie Maximilian Büsser & Friends. Le « F » doit être pris au sens littéral : la manufacture fonctionne comme un réseau d’horlogers et de designers indépendants, collaborant pour concevoir des produits que nulle entreprise unique ne pourrait réaliser seule.

Ce modèle organisationnel rappelle celui, connu dans le développement logiciel, des équipes distribuées ou de l’approche écosystémique. Büsser orchestre des spécialistes – dont l’horloger finlandais Kari Voutilainen et le designer Eric Giroud – sans les employer en CDI. Les « Horological Machines » qui en résultent ressemblent à des objets tirés d’un roman de science-fiction. Leurs formes s’inspirent de voitures de course, de vaisseaux spatiaux, voire, un jour, d’un bouledogue.

Sur le plan économique, les résultats ont longtemps été difficiles : plus de vingt calibres différents pour une production annuelle de seulement 400 montres – même à des prix à six chiffres, ce n’est pas un modèle commercial qui rapporte rapidement. Büsser décrit ses premières années comme « un voyage à travers un tunnel, où l’on cesse d’espérer voir la lumière au bout, pour considérer le tunnel comme l’état normal ». Depuis la pandémie, la situation a profondément changé. Avec la création de sa deuxième marque, M.A.D. Editions, une clientèle plus large a été conquise.

Ce qui distingue MB&F des autres, c’est sa philosophie communautaire. Ses quelque 1 500 clients sont désignés comme une « tribu ». Büsser ne fait aucune distinction entre les acheteurs initiaux et ceux qui sont entrés sur le marché secondaire. Cette posture crée un lien qui dépasse largement l’acte d’achat. À l’occasion de son 20ᵉ anniversaire en 2025, dix montres d’une valeur unitaire de 75 000 euros ont été offertes en tirage au sort – réservé exclusivement aux propriétaires des 4 000 exemplaires jamais fabriqués.

En 2024, Chanel a acquis une participation de 25 % dans MB&F. Quant à la question de la succession, Büsser l’a déjà réglée : un ancien stagiaire, le designer berlinois Maximilian Maertens, a été désigné « prince héritier ». Le mot d’ordre de l’entreprise, qu’il devra porter plus loin, est le suivant : « Un adulte créatif est un enfant qui a survécu. »

 

Ressence : quand l’artisanat analogique prend l’apparence du numérique

Benoît Mintiens œuvre plus discrètement que ses pairs, mais non moins radicalement. Ce designer industriel belge fait fabriquer ses montres en Suisse et a créé, avec Ressence – un mot-valise issu de « Renaissance » et « Essence » – une marque qui réduit l’horlogerie mécanique à l’essentiel, jusqu’à ce que le résultat évoque une montre connectée.

Ressence renonce aux aiguilles classiques. À la place, Mintiens utilise des disques rotatifs qui mettent le cadran en mouvement permanent. La couronne de remontage est absente ; l’heure est réglée en tournant le fond du boîtier. Le détail le plus spectaculaire : sur plusieurs modèles, l’espace entre le cadran et le verre est rempli d’une huile spéciale. Il en résulte une impression optique de mini-écran – fascinante et techniquement exigeante à la fois, car le reste de l’industrie horlogère s’efforce généralement d’éviter l’huile, susceptible de vieillir et de s’épaissir.

Ce mélange d’ingénierie mécanique de pointe et d’apparence numérique touche manifestement une corde sensible chez les acheteurs passionnés de technologie. La marque séduit particulièrement les entrepreneurs de start-up de la Silicon Valley – des personnes ayant bâti leur fortune grâce à la technologie et qui recherchent une montre mécanique qui ne ressemble pas au XIXᵉ siècle. Depuis sa fondation en 2010, Mintiens a régulièrement accru sa production annuelle, atteignant aujourd’hui environ 800 exemplaires. La récente Type 7, un boîtier en titane doté d’une fonction GMT et vendue 47 700 euros, élargit la collection avec une montre de voyage.

 

Ce que le secteur du numérique peut apprendre des « Independents »

Ces trois marques illustrent des schémas pertinents bien au-delà du domaine horloger. Premièrement : la différenciation radicale l’emporte sur l’amélioration incrémentale. Urwerk, MB&F et Ressence n’ont pas cherché à rendre légèrement meilleurs les produits existants. Elles ont remis en cause les hypothèses fondamentales du secteur – la façon dont une montre doit apparaître, fonctionner ou être vendue.

Deuxièmement : la communauté remplace la publicité. Aucune de ces trois marques ne dispose de budgets marketing comparables à ceux des grands groupes. À la place, elles investissent dans des relations directes, dans la transparence et dans l’accessibilité personnelle de leurs fondateurs. Dans un monde où la confiance constitue la monnaie la plus précieuse, c’est un avantage stratégique.

Troisièmement : la vision à long terme l’emporte sur la croissance rapide. Ces trois entreprises ont mis des années, voire des décennies, avant de devenir rentables. Dans un secteur qui repose sur la pérennité, la confiance dans la longévité de la marque est au moins aussi importante que le produit lui-même.

Pour les cadres dirigeants IT, confrontés dans leurs propres marchés à la marchandisation et à l’interchangeabilité, ces récits livrent un message clair : l’excellence technique à elle seule ne suffit pas. Il faut une identité inimitable, le courage de s’écarter des standards du secteur et la volonté de tenir bon sur la durée, avant que l’investissement ne porte ses fruits. Felix Baumgartner, Maximilian Büsser et Benoît Mintiens l’ont prouvé dans l’une des industries artisanales les plus anciennes au monde. Les principes qui ont assuré leur succès sont transposables à n’importe quel secteur.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’une marque horlogère « Independent » ?

Les « Independents » sont des manufactures horlogères indépendantes, non affiliées aux grands groupes du luxe tels que LVMH, Richemont ou Swatch Group. Elles se caractérisent par des approches design radicales, des volumes de production très limités et une relation directe avec leurs clients.

Pourquoi les « Independents » connaissent-elles une croissance malgré la crise du marché horloger ?

Les collectionneurs et les investisseurs recherchent de plus en plus l’authenticité et l’innovation artisanale, plutôt que des symboles de statut interchangeables. Les « Independents » répondent précisément à ce besoin grâce à des produits uniques, une communication transparente et des personnalités fortes de leurs fondateurs.

En quoi le modèle économique de MB&F est-il particulier ?

MB&F fonctionne comme un réseau créatif d’horlogers et de designers indépendants, travaillant ensemble sur une base projectuelle. Ce modèle rappelle l’approche écosystémique du développement logiciel et permet de créer des produits qu’aucune entreprise isolée ne pourrait produire.

Comment les « Independents » utilisent-elles les canaux numériques pour leur croissance ?

Plutôt que de miser sur la publicité traditionnelle du luxe, les « Independents » privilégient les réseaux sociaux, la vente directe et l’accessibilité personnelle de leurs fondateurs. Elles construisent une croissance pilotée par la communauté – comparable à celle des marques « direct-to-consumer » ou des communautés open source.

Pourquoi Ressence est-elle populaire auprès des entrepreneurs technologiques ?

Ressence associe l’horlogerie mécanique à une apparence évoquant les écrans numériques. Des disques rotatifs remplacent les aiguilles, et des cadrans remplis d’huile créent une esthétique minimaliste qui séduit particulièrement les fondateurs de start-up de la Silicon Valley.

Que peuvent apprendre les entreprises IT des marques horlogères indépendantes ?

Les leçons centrales sont la différenciation radicale plutôt que l’amélioration incrémentale, la construction d’une communauté comme substitut à de gros budgets marketing, et la volonté d’investir sur le long terme avant que les retours ne se matérialisent.

Quel est le prix des montres d’Urwerk, MB&F et Ressence ?

Les prix se situent dans la fourchette à cinq ou six chiffres. Ressence débute à environ 47 700 euros, les modèles MB&F commencent à environ 75 000 euros et les collaborations d’Urwerk, comme l’Ur-Freak, atteignent 115 660 euros. Les productions annuelles sont limitées à quelques centaines d’exemplaires.

 

Source de l’image : Unsplash

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